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DEUX SALLES, DEUX AMBIANCES

Chronique d'un cinéphile contrarié par la civilisation du pop-corn

Juillet 2026 — Quelque part en Suisse romande

Et si on allait au ciné ?

Le dernier Spielberg est à l’affiche. Allons-y. Je suis accompagné d’un couple d’amis suisses. Nous nous installons confortablement dans nos fauteuils et attendons la fin des publicités, tout en subissant un spectacle qui, lui, n’a rien de fictif : celui des consommateurs de pop-corn malodorant, de sodas industriels, de glaces improbables et de bonbons gélatineux.

Les seaux de pop-corn passent de main en main. Les mâchoires s’activent. Les emballages crépitent. Les gorges aspirent des litres de boissons sucrées avec le bruit caractéristique d’une pompe en fin de vie.

Je regarde autour de moi. Nous ne sommes pas dans une salle de cinéma, mais dans une porcherie high-tech, équipée de fauteuils inclinables et d’un écran géant.

Enfin, la lumière s’éteint. Le film commence.

Spielberg nous plonge immédiatement dans un combat de catch. Les coups pleuvent, le public s’emballe, la violence monte. Puis l’intrigue se dévoile : Daniel Kellner, incarné par Josh O’Connor, détient des documents secrets prouvant que des extraterrestres ont visité la Terre et que certains organismes gouvernementaux s’emploient à dissimuler cette réalité. Des agents sont à ses trousses.

En parallèle, Margaret Fairchild, interprétée par Emily Blunt, présentatrice météo, reçoit chez elle la visite d’un cardinal qui s’installe à sa fenêtre et la fixe. Peu après, elle se met à parler des langues qu’elle n’a jamais apprises. En pleine émission, elle prononce un discours incompréhensible.

Le mystère s’installe. Spielberg nous embarque. Les questions se multiplient. L’imagination travaille. Enfin, celle de ceux qui arrivent encore à entendre le film.

Le suspens est à son comble. Lumière. Entracte. Médusé, je me tourne vers mes amis qui confirment. Oui, entracte. La salle se vide. Un quart d’heure pour refaire le stock de pop corn et de sodas, mais pas que. Pizzas et pâtes chaudes font maintenant partie du décor et du scénario. Oui pizzas et pâtes chaudes. Je rêve. Et j’enrage. Le cauchemar.

Car, à quelques centimètres de mes oreilles, une autre production se joue : Le Retour du seau de pop-corn. L’abomination de l’espèce humaine est à son paroxysme. Une œuvre collective en plusieurs actes, dont les principaux effets spéciaux sont le froissement du carton, le raclement des ongles au fond du récipient et la mastication en Dolby Surround.

Je ne sais pas ce qui m’agace le plus : ceux qui mangent comme s’ils avaient été privés de nourriture (si on peut parler de nourriture) pendant trois jours ou ceux qui semblent considérer que le prix de leur billet leur donne un droit illimité à polluer l’espace sonore et olfactif commun et à se démolir les intestins. Mais ça, c’est leur affaire.

Pour moi, le cinéma est une affaire d’émotions. On entre dans une salle pour se laisser happer par une histoire, rencontrer des personnages, rire, pleurer, frissonner, réfléchir. Bref, pour oublier un instant le monde extérieur. Et pour se connecter à son système émotionnel.

Pas pour entendre le voisin mâcher ou se gratter les couilles. C’est du même ordre.

Il faut dire que je suis assez cohérent dans ma conception des fonctions humaines.

Quand j’ai faim, je mange. La plupart du temps, c’est à table que ça se passe. Je m’assieds après m’être lavé les mains au savon et je prends mon temps. Un repas me demande en moyenne cinquante minutes. Mon estomac et mon système digestif me savent gré de ce travail préparatoire consciencieusement effectué par ma bouche. La mastication est le maître mot. Mastiquer est le premier geste de la santé.

Quand j’ai envie de chier, je vais aux toilettes. Cela m’arrive une à deux fois par jour, comme beaucoup de gens, du moins je l’espère. Si je suis ailleurs que chez moi, je vérifie la propreté des lieux avant de m’installer. Je ne m’assieds pas sur la cuvette pour regarder une série sur mon téléphone. Je suis là pour accomplir une mission précise : évacuer ce que mon organisme a décidé de ne plus conserver.

Je mange, donc je chie.

Mais je ne mange pas en chiant, et je ne chie pas en regardant un film.

À chaque activité son lieu, son temps, ses exigences. Cette organisation élémentaire de l’existence semble pourtant échapper à certains de nos contemporains.

En Suisse, et probablement ailleurs dans le monde, spaghettis bolognaise et pizzas ont rejoint l’armada de produits sucrés salés vendus à l’entrée des salles. J’y ai vu des coffres de pop-corn et des gobelets géants. Après tout, pourquoi s’arrêter au pop-corn ? On en est au plateau-repas café compris accompagné de l’addition.

Le cinéma en Suisse est devenu un restaurant dont le film est le bruit de fond.

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Octobre 2026 — Cinéma Mourguet, Sainte-Foy-lès-Lyon

Et si on allait au ciné ? Le film Garance est à l’affiche.

J’ai une règle assez simple : je ne lis rien sur les films avant de les voir. Ni synopsis, ni critiques, ni interviews des acteurs. Je veux arriver vierge de toute information, avec pour seule attente celle de me laisser surprendre.

Je découvre donc l’histoire de Garance, une descente aux enfers sur fond d’alcool, de cancer récidivant, d’homosexualité et de fêtes copieusement arrosées, au cours desquelles la conscience du personnage finit par se dissoudre dans les vapeurs éthyliques.

Le film commence.

Mais, avant même que les premières images ne nous emportent, un message apparaît à l’écran. Pas une bande-annonce. Pas d'avertissement sur le contenu du film. Pas une citation de Godard. Un message de la direction du cinéma qui dit ceci en substance :

« Ici, on regarde des films. On ne pique-nique pas. Le pop-corn et autres saloperies ne sont pas les bienvenus. Vous n’êtes pas dans une porcherie. Merci de laisser la salle propre. »

Je caricature à peine. Et là, le miracle opère : je me sens immédiatement chez moi.

Enfin un cinéma qui semble avoir compris qu’une salle obscure n’est pas une annexe de supermarché, ni une aire de restauration rapide, ni le prolongement du canapé familial. Un lieu où l’on vient voir un film, et non exhiber sa capacité à mâcher sans interruption pendant deux heures.

Car le problème, au fond, n’est pas le pop-corn en lui-même. Le pop-corn ne m’a rien fait. Je rappelle juste que le maïs est la céréale la plus sucrée et que c’est grâce à elle que l’on fabrique le foie gras en gavant sauvagement canards et oies. Juste pour rappel également : la glycogénèse est l’art de transformer le sucre en gras ; c’est ainsi que l’on arrive à se fabriquer une stéatose hépatique non alcoolique. Cette maladie fait partie des maladies auto-infligées ou comportementales.

Le problème, c’est l’association de cette malbouffe avec une certaine conception du divertissement : je paie, donc je consomme ; je consomme, donc je fais ce que je veux ; je fais ce que je veux, tant pis si cela emmerde tout le monde.

Le cinéma devient une extension du salon, sauf que, dans le salon, on peut demander à son conjoint d’arrêter de mâcher la bouche ouverte. Dans une salle de cent personnes, il faudrait disposer d’un mégaphone et d’une patience monastique.

J’ai tout de même cherché à comprendre pourquoi cette invasion alimentaire semblait si difficile à enrayer. La réponse est assez simple : le pop-corn et autres merdes associées rapportent. Beaucoup de salles tirent une part importante de leurs revenus de la vente de confiseries et de boissons. Le billet finance le film et son exploitation ; les friandises contribuent à faire tourner la boutique.

En France, certains grands réseaux encadrent d’ailleurs la consommation de produits apportés de l’extérieur. Les règles varient selon les établissements, et les cinémas restent libres de fixer certaines conditions d’accès à leurs salles dans le respect du droit applicable.

Bref, le spectateur est parfois prié de ne pas apporter son propre pop-corn, mais il peut parfaitement être invité à acheter celui du cinéma.

Le silence, lui, ne figure pas toujours au menu.

C’est là que réside toute l’ironie de l’affaire : on vend au spectateur une expérience immersive, puis on lui propose de la ponctuer de bruits de mastication, de gorgées aspirées à la paille et de sachets qu’on froisse avec l'application d'un archéologue ouvrant un sarcophage.

Il faudrait peut-être inventer deux catégories de salles. Rappelez-vous dans les années 90, il y avait dans un même restaurant un espace fumeur et un espace non fumeur.

D’un côté, les salles avec pop-corn, sodas, bonbons, nachos, boissons à couvercle et autres accessoires de survie pour spectateurs incapables de rester deux heures sans se gaver de merdes industrielles immondes et nauséabondes.

De l’autre, les salles où l’on vient voir un film. Rien à manger, rien à boire, rien à froisser. On s’assied, on coupe son portable, on se tait, on regarde, on écoute. On rit si le film est drôle. On pleure s’il est triste. On réfléchit si le réalisateur nous en donne l’occasion.

Et si l’on a faim, on mange avant ou après.

Si l’on a envie de chier, les toilettes sont là.

Si l’on a besoin de commenter chaque scène, de consulter son téléphone ou de faire entendre à toute la salle le fond de son seau, il existe une solution merveilleuse : rester chez soi.

Le cinéma est une expérience collective. C’est précisément ce qui le rend précieux. Nous partageons une histoire, des images, des émotions, un silence aussi. Ce silence n’est pas un détail : il fait partie du spectacle.

Je ne demande pas que tous les spectateurs aient les mêmes goûts que moi. Je demande simplement qu’ils comprennent que leur liberté s’arrête là où commence le tympan et les narines de leur voisin.

Deux salles, deux ambiances, donc.

Dans la première, le film est un prétexte à la consommation. Le cinéma devient une possibilité comme une autre pour combler un ennui existentiel.

Dans la seconde, la consommation n’est pas invitée. L’émotion est le sujet central. Le cinéma est un lieu de culture, d’émerveillement, de rêve, de fantasme, d’imaginaire.

Et pour conclure, je dirai ceci : le pop-corn, c’est comme les pets : chacun peut en produire chez soi. Mais il n’est pas nécessaire d’en faire profiter toute une salle de cinéma.