Qui est responsable de ma santé ?
Oui... QUI ?
Oui... QUI ?
Après avoir parlé de santé et de forme, de médecine et de soins, puis de notre possible dépendance au système de santé, une question finit forcément par arriver : Mais alors, qui est responsable de ma santé ?
Mon médecin ? Moi ? Mes parents ? L'État ? La Sécurité sociale ? L'industrie pharmaceutique ? Mon environnement ? Mes habitudes ? Mes gènes ? Mes attitudes mentales ? Mes comportements ? Mon employeur ? Un peu tout le monde ?
Et surtout : si je suis responsable de ma santé, suis-je responsable de ma maladie ?
C'est là que les choses deviennent beaucoup plus délicates.
Responsable n'est pas coupable
Commençons par une distinction qui me paraît fondamentale : être responsable n'est pas être coupable.
Je peux être responsable de quelque chose sans en être coupable.
Je peux être responsable de l'entretien de ma voiture sans être responsable de la panne d'un composant défectueux.
Je peux être responsable de l'éducation de mes enfants sans être responsable de tout ce qui leur arrivera dans la vie.
Et je peux être responsable, au moins en partie, de l'entretien de ma santé sans être responsable de la maladie qui pourrait éventuellement m'atteindre.
Cette nuance est essentielle. Parce que le discours actuel sur la santé peut facilement basculer de : « Vous pouvez agir sur votre santé » à : « Si vous êtes malade, c'est que vous n'avez pas suffisamment bien agi. »
Et là, nous changeons complètement de registre.
La maladie n'est pas une faute
Choisit-on son patrimoine génétique ? Ses parents ? Son enfance ? Les accidents ? La maladie ? Le handicap ? La pauvreté ou la richesse ? Son âge pour s’éteindre “ naturellement ” ?
Et même lorsqu'un comportement augmente un risque — tabac, alcool, sédentarité, alimentation déséquilibrée, exposition professionnelle, etc. — il serait simpliste de transformer ce facteur de risque en jugement moral. Un facteur de risque ne doit pas être une condamnation. Et une maladie n'est pas une punition. C'est probablement l'une des premières choses que nous devons accepter si nous voulons parler sérieusement de responsabilité en matière de santé.
Alors, à quoi sommes-nous responsables ?
Peut-être à une chose beaucoup plus modeste : à ce que nous pouvons réellement influencer.
Je ne contrôle pas entièrement mon taux de cholestérol. Mais je peux agir sur certains de mes comportements.
Je ne contrôle pas mon vieillissement. Mais je peux essayer de conserver mes capacités physiques.
Je ne contrôle pas tous les événements de ma vie. Mais je peux travailler sur ma manière de les traverser et de m’en relever.
Je ne contrôle pas l'apparition de toutes les maladies. Mais je peux parfois réduire certains risques.
Je ne contrôle pas toujours mon sommeil. Mais je peux créer des conditions favorables au sommeil.
Je ne contrôle pas mon poids au gramme près. Mais je peux agir sur mon alimentation et mon activité physique oxygénée..
Je ne contrôle pas mes émotions. Mais je peux apprendre à mieux les comprendre.
Je ne contrôle pas tout. Mais je ne contrôle pas rien.
Et c'est probablement dans cet espace intermédiaire que se situe notre responsabilité.
La liberté de choisir
La santé pose donc une question de liberté et de libre choix. Ce libre choix que je traite dans un livre “Changer d’air” paru il y a bien longtemps !
Parce que nous ne sommes pas complètement libres. Nous sommes influencés par notre génétique. Par notre environnement. Par notre histoire. Par notre niveau de revenus. Par notre éducation. Par notre culture. Par notre travail. Par notre entourage. Par la publicité. Par notre disponibilité mentale. Par notre âge. Par notre état de santé initial.
Dire à quelqu'un : « Tu n'as qu'à faire du sport et manger correctement » peut être parfaitement pertinent dans certains cas. Mais cela peut aussi être d'une grande naïveté.
Quand on travaille douze heures par jour, qu'on élève seul ses enfants, qu'on dort mal, qu'on a peu de ressources financières et qu'on vit dans un environnement peu favorable à l'activité physique, la notion de « choix » n'est pas la même que pour quelqu'un qui dispose de temps, d'argent, d'éducation et d'un environnement favorable.
La liberté existe, mais elle n'est jamais abstraite. Elle s'exerce dans des conditions concrètes.
Et pourtant, il faut choisir
Voilà le paradoxe.
Nous ne sommes pas totalement libres. Mais nous devons quand même choisir.
Que vais-je manger ce soir ? Est-ce que je vais bouger ? Est-ce que je vais dormir ou continuer à travailler ? Est-ce que je vais consulter ? Est-ce que je vais suivre le traitement prescrit ? Est-ce que je vais demander de l'aide ? Est-ce que je vais continuer à fumer ? Est-ce que je vais prendre quelques minutes pour marcher ? Est-ce que je vais accepter de ralentir ?
Ces choix peuvent sembler minuscules. Ils ne le sont pas toujours. Parce qu'une vie est faite de répétitions. Un choix isolé a souvent peu d'importance. Un comportement répété peut en avoir énormément. Une pensée pour tous ces gens simples à la vie répétitive si délicatement décrits par Bernard Clavel dans la majorité de son œuvre littéraire.
La prévention : investir dans un futur que l'on ne verra pas
La prévention est probablement la forme la plus difficile de responsabilité. Pourquoi ? Parce qu'elle nous demande d'agir aujourd'hui pour éviter quelque chose qui n'est pas encore arrivé. C'est psychologiquement compliqué.
Si je fais du sport aujourd'hui, je ne ressens pas immédiatement les bénéfices d'une meilleure mobilité à 70 ans.
Si je protège mon sommeil aujourd'hui, je ne vois pas nécessairement le bénéfice dans vingt ans.
Si je ne fume pas aujourd'hui, je ne vois pas directement la maladie que j'aurai peut-être évitée.
La prévention est donc une forme de pari sur le futur.
Et nous sommes naturellement mauvais pour valoriser ce qui n'arrive pas.
Si je ne fais pas de crise cardiaque demain, je ne saurai jamais si mes habitudes y ont contribué.
La prévention produit souvent des victoires invisibles.
Mais attention à l'obsession de la prévention
Et c'est là qu'un nouveau piège apparaît. Si nous transformons la prévention en obsession, nous pouvons finir par vivre dans la peur. Peur du sucre, du gras, de l’alcool, du soleil, du manque de sommeil, des pesticides, des vaccins, de la pollution, du cancer, du vieillissement, du gendarme, du loup. Peur de tout.
Nous pouvons tellement vouloir prévenir la maladie que nous finissons par oublier de vivre. Or la santé n'est pas l'absence absolue de risque.
Vivre, c'est accepter une part de risque
Sortir de chez soi comporte un risque. Faire du sport comporte un risque. Tomber amoureux comporte un risque. Voyager comporte un risque. Vieillir comporte un risque. Et même ne rien faire comporte des risques.
La question n'est donc pas : « Comment supprimer tous les risques ? » Mais : « Quels risques suis-je prêt à accepter pour vivre la vie que je souhaite ? »
Le médecin n'est pas responsable de ma santé
Alors, revenons à notre question initiale : mon médecin est-il responsable de ma santé ?
Oui… et non.
Il est responsable de la qualité de son diagnostic. De ses prescriptions. De ses décisions médicales. De la qualité des soins qu'il me délivre.
Mais il ne peut pas être responsable de tout ce que je fais entre deux consultations.
Il ne peut pas dormir à ma place. Il ne peut pas faire mes courses. Il ne peut pas me faire marcher. Il ne peut pas gérer mes relations. Il ne peut pas décider de mon lieu de vie et de mon mode de vie.
Il peut m'informer, m'alerter, me conseiller, me soigner. Mais il ne peut pas vivre ma vie à ma place. Et c'est peut-être une bonne chose.
L'État n'est pas responsable de ma santé non plus
Même raisonnement pour l'État. La collectivité a évidemment un rôle majeur. Elle peut agir sur l'environnement, la prévention, la sécurité, les conditions de travail, l'accès aux soins, l'information, l'éducation, la qualité de l'air, la réglementation, l’accès aux personnes en situation de handicap, etc.
Elle peut créer des conditions favorables à la santé. Mais elle ne peut pas tout décider pour nous. Sinon, la santé deviendrait une affaire de contrôle permanent. Et je ne suis pas certain que ce soit souhaitable. Une politique de santé devrait donner des possibilités, pas confisquer la liberté.
Alors, qui est responsable ?
Peut-être que la réponse tient en une phrase : je suis responsable de ma santé sans en être le maître. Je peux agir. Mais je ne peux pas tout contrôler ou tout maîtriser. Je peux réduire certains risques. Mais je ne peux pas supprimer tous les risques. Je peux prendre soin de moi. Mais je ne peux pas me garantir une vie sans maladie. Je peux faire de bons choix. Mais de bons choix ne garantissent pas de bons résultats.
Et c'est précisément pour cette raison que responsabilité et culpabilité doivent absolument rester séparées.
Le piège de la culpabilité
Imaginez deux personnes.
La première fait du sport, mange équilibré, dort correctement, ne fume pas et consulte régulièrement. Elle développe malgré tout une maladie grave.
La seconde fume, boit excessivement, dort peu, ne fait jamais d'exercice et ne consulte presque jamais. Elle atteint 90 ans sans problème majeur.
Laquelle a « bien fait » ? La première ? La seconde ?
Cette question révèle le problème.
La santé n'est pas un système de récompense et de punition.
Nous ne pouvons pas nous comporter correctement et exiger de la vie qu'elle nous garantisse un résultat.
Sinon, lorsque la maladie survient, nous cherchons immédiatement un coupable.
Et le premier coupable que nous trouvons est parfois nous-mêmes.
« Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ? » Rien.
Une maladie n'a pas besoin d'être méritée pour arriver.
Être acteur plutôt que coupable
Voilà peut-être la position que je cherche depuis le début de cette série.
Je ne veux ni d'une vision dans laquelle la médecine doit tout faire pour moi, ni d'une vision dans laquelle je serais entièrement responsable de ce qui m'arrive.
Entre les deux, il existe une position beaucoup plus intéressante : être acteur.
Être acteur, c'est reconnaître que j'ai une marge de manœuvre. C'est apprendre. M'informer. Poser des questions. Consulter quand c'est nécessaire. Comprendre mes traitements. Bouger. Manger. Dormir. Récupérer. Créer du lien. Entretenir mes relations. Prendre soin de mon mental.
Et surtout apprendre à distinguer :
ce qui dépend de moi,
ce qui dépend partiellement de moi,
et ce qui ne dépend pas de moi.
Cette distinction pourrait bien être l'une des meilleures définitions de la maturité.
Ma santé ne m'appartient pas complètement
Et finalement, il y a une dernière chose que nous oublions souvent.
Notre santé n'est pas seulement une affaire individuelle.
Je peux prendre soin de moi et contaminer quelqu'un.
Je peux conduire en état d'ivresse et mettre la vie des autres en danger.
Je peux travailler dans des conditions dangereuses et exposer mes collègues.
Je peux transmettre certaines maladies.
Je peux aussi, à l'inverse, aider quelqu'un à prendre soin de lui.
La santé possède donc une dimension individuelle et collective.
Nous avons des responsabilités envers nous-mêmes. Mais aussi envers les autres.
Alors, qui est responsable de ma santé ?
Moi ? Assurément.
Mon médecin ? Oui.
Ma famille ? Parfois.
La société ? En partie.
L'État ? Pour certaines conditions collectives.
Mon environnement ? Certainement.
Mes gènes ? Ils participent à mon histoire sans en écrire nécessairement toute la suite.
Mais aucun de ces acteurs ne possède à lui seul la réponse.
La santé est le résultat d'une rencontre permanente entre ce que nous sommes, ce que nous faisons, ce que nous subissons et l'environnement dans lequel nous vivons.
Alors peut-être que la bonne question n'est finalement pas :
« Qui est responsable de ma santé ? » Mais : « De quoi suis-je responsable, ici et maintenant ? »
Cette question est beaucoup plus exigeante. Mais elle est aussi beaucoup plus libératrice. Parce qu'elle nous oblige à renoncer à deux illusions.
L'illusion que quelqu'un d'autre peut tout faire à notre place.
Et l'illusion que nous pouvons tout contrôler.
Entre les deux se trouve notre véritable espace de liberté.
Agir quand nous le pouvons.
Demander de l'aide quand nous en avons besoin.
Accepter ce que nous ne pouvons pas changer.
Et surtout ne jamais confondre responsabilité et culpabilité.
Peut-être que prendre soin de sa santé, finalement, c'est simplement apprendre à naviguer entre ces cinq verbes :
Agir.
Prévenir.
Demander.
Accepter.
Pardonner
Fin